Pour ou contre : la dernière tentation du Christ

Le Christ et le cinéma : deux sujets dont l’association, hasardeuse et hardie, ne s’est pas toujours réalisée dans les meilleures conditions. Relativement peu transposée sur grand écran, la vie du premier a inspiré une poignée de films d’une construction dramatique fidèle aux récitsbibliques, mais, dans l’ensemble, convenus et sans surprise. Comme si une main invisible s’ingéniait à effacer toute trace d’émotion et de spiritualité, qualités décelables au hasard des saintes Écritures, mais évanouies une fois franchie la barrière de l’adaptation cinématographique. Plastiquement irréprochable, le «Jésus» de Franco Zeffirelli demeure un film trop classique et figé dans sa conception pour vraiment émouvoir. Plus qu’une évocation originale et conséquente, le «Jésus-Christ superstar» de Norman Jewison est d’abord perçu comme la clinquante version ciné de l’opéra rock composé par Tim Rice et Andrew Lloyd Webber au début des années 70.De ces œuvres timorées, on retiendra surtout que l’inspiration de leur héros principal est inversement proportionnelle à celle des réalisateurs cités ci-dessus. Rompant avec la traditionnelle tiédeur de mise, Martin Scorsese annonce publiquement, dès 1983, son intention de porter à l’écran «La dernière tentation », livre écrit en 1954 par Nikos Kazantzakis. Traité d’hérétique par l’Église orthodoxe grecque puis condamné par le pape Pie XII, l’écrivain dépeint dans son ouvrage un Jésus en proie à mille doutes et angoisses, prenant progressivement conscience de sa nature sacrée. Humain ascendant divin, ce Jésus ne plaît vraiment pas à tout le monde, d’autant plus que Judas, un de ses compagnons de route, y est décrit comme un confident éclairé le livrant aux soldats pour mieux l’aider à remplir sa mission. De son côté, Marie-Madeleine in carne cette fameuse «dernière tentation», péché de chair commis — en rêve — par le Christ crucifié. Trente ans plus tard, la simple annonce par Scorsese d’adapter le récit de Kazantzakis déchaîne fureurs et passions. Les protestations fusent avant même que le premier tour de manivelle ne soit donné et les pressions s’accentuent. En 1983, et alors que cette «dernière tentation» s’apprête à être filmée en Israël, le directeur de la plus importante chaîne de salles obscures des Etats-Unis annonce son refus de programmer le long métrage dans son circuit. En décembre de la même année (et deux jours avant… Noël!), la Paramount se retire à son tour du projet. Désespoir de Scorsese qui se tourne vers la France un an plus tard, via Jack Lang, avec la complicité du producteur Humbert Balsan et du réalisateur Maroun Bagdadi. A peine annoncé, ce «parrainage» déchaîne les foudres des détracteurs de Kazantzakis qui se manifestent en masse : plus de 6 000 lettres de protestations parviennent au ministère de la Culture et certains correspondants — évidemment anonymes — se défoulent à qui mieux mieux. «M. Lang, ministre de l’inculture et de la chiennerie, les chrétiens de Lorraine vous disent : attention… Dieu vous punira», tempête l’un, tandis qu’un autre (signant «un chrétien convaincu, ni intégriste ni marxiste») écrit au même Lang «ministre socialo-marxiste (!)» : «Monsieur, vous me permettrez de taire mon nom… Dans un régime marxiste, la prudence est de rigueur… Nous devrions vous dire merci de nous donner une telle occasion de mobiliser nos forces avant les élections… Rappelez-vous, pour mémoire, toutes les manifestations de soutien aux écoles catholiques.. Nos banderoles sont prêtes… Croyez-moi, nous serons suivis!». Délirantes, ces menaces et supputations portent néanmoins leurs fruits puisque le ministère fait tramer — voire abandonne officieusement — le projet, contraignant Scorsese à se tourner vers une major américaine, la MCA/Universal ainsi que Cineplex, un circuit à l’appui logistique indispensable. Cette fois, l’aventure prend forme et le Messie a les traits de Willem Dafoe, tandis que Barbara Hershey campe Marie-Madeleine et Harvey Keitel, Judas.la dernière tentation du Christ Projeté dans les salles obscures américaines dès août 1988, «La dernière tentation» (re)déchaîne les passions. Des manifestants scandent des slogans hostiles et antisémites à l’encontre de Lew Wassermann, un des dirigeants de la MCA/Universal. Pour sa part, le révérend Donald Wildmon, président de l’ultraconservatrice AFA (Association de la famille américaine) appelle à un boycottage du film et des autres productions Universal. Côté européen, cela ne va pas fort non plus. Proximité du Vatican oblige, c’est à Rome que se font connaître les premières réactions. Présent à la Mostra de Venise avec son chichiteux «Toscanini», Franco Zeffirelli a ses vapeurs. Plus Castafiore que nature, il menace de retirer son oubliable œuvrette du festival si le film de Scorsese est programmé le même soir. Pire, il tient à l’encontre de Scorsese et des responsables de MCA/Universal des propos diffamatoires qu’il s’empresse de nier.., avoir proférés. La lame de fond anti-Scorsese quitte bientôt les rivages italiens pour les côtes françaises où «La dernière tentation du Christ» échoue, fin septembre. Là non plus, le climat n’est pas franchement amical. Trois associations portent plainte et saisissent le tribunal de Paris qui, comme on s’y attendait, n’interdit pas la projection, mais exige qu’un avertissement soit porté à la connaissance du public. Mercredi 28 septembre, des milliers de manifestants défilent de la gare de l’Est à la basilique du Sacré-Cœur où est célébrée une messe à la gloire de Jésus. Les semaines suivantes, quelques excités (qui clament partout qu’ils n’ont pas vu le fameux film) se postent près des cinémas projetant «La dernière tentation» pour dissuader les spectateurs d’y entrer. Des exploitants de province repoussent la sortie du film en raison de la visite du pape Jean-Paul Il dans leurs villes. A Paris, des bombes (lacrymogènes et autres) achèvent d’effectuer le travail de sape. Peu à peu, le film est retiré de l’affiche devant le peu d’empressement des spectateurs (publicité négative et campagne d’intimidation obligent). Les critiques sont partagés et le principal défaut que ses détracteurs reprochent au film de Scorsese ne vise pas la scène où Jésus commet le péché de chair avec Marie-Madeleine, mais plutôt la façon dont le réalisateur dépeint son héros. La volonté «d’humaniser» le Christ, d’en faire un individu paumé en proie au doute soulève une levée de boucliers. La façon qu’a Scorsese de filmer les miracles se produisant alors que Jésus est seul dans le désert désoriente certains. A leurs yeux, lesdits miracles ressemblent davantage à des effets spéciaux sophistiqués qu’aux « mystères de la création» décrits dans la Bible. Puissance du cinéma et de ses images (après tout, et à contenu .égal, le film de Scorsese frappe obligatoirement plus les esprits que les écrits de Kazantzakis), malentendu insuffisamment dissipé (Scorsese, le réalisateur américain qui revendique le plus sa chrétienté, traité d’hérétique, voilà qui ne laisse pas de surprendre), trop de nuages se sont accumulés au-dessus de ce film lors de sa sortie en salle. La vidéo lui donne aujourd’hui une seconde chance. Il n’est jamais trop tard pour la saisir…

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