Les débuts difficiles de Peter Jackson avec Bad taste

Peter Jackson, l’homme à la caméra gore

Rien ne destinait Peter Jackson à une carrière cinématographique. Rien, si ce n’est une passion dévorante (c’est le mot juste !) pour l’horreur et le fantastique. Son film « Bad taste » (prix gore au Festival du Rex) est, comme son nom l’indique, de très mauvais goût et d’un rare dégoût. Il faut avoir l’estomac bien accroché ! Loin d’être un chef-d’œuvre, ce film est néanmoins passionnant par son histoire, la durée de son tournage, son budget modique et surtout le grain de folie de son réalisateur.

Bad Taste

Le tournage de « Bad taste » a été une véritable épopée. Pouvez-vous nous en résumer les diverses étapes ?
Il est vrai qu’à lui seul le tournage pourrait donner lieu à un film. Il nous a demandé quatre ans, du premier jour au « clap » final. Tout a commencé en 1983 lorsque j’étais photograveur à l’Evening Post, un journal de Wellington. Durant trois ans, nous n’avons tourné que le week-end car tout le monde avait un job la semaine. Nous bossions donc du lundi au samedi, et le dimanche nous investissions notre paye dans le film ! Notre rythme était d’un quart d’heure de film monté par an. Pour bénéficier d’une assistance financière, on a fini par présenter le début de notre travail à la New Zélande Film commission qui nous a alloué 3 000 dollars pour boucler « Bad taste ». En fait, cet argent n’a été utilisé que pour les effets spéciaux, les explosions, les armes, les monstres, et l’hémoglobine que nous consommions en grande quantité. En 1987, tout était terminé.

Peter Jackson - Bad Taste

On constate que, du début à la fin, « Bad taste » évolue dans le fond et la forme. En quatre ans, comment les idées se sont-elles organisées ?
Au départ, je voulais réaliser un court métrage d’une dizaine de minutes, juste pour essayer la caméra 16 mm que je venais d’acheter et apprendre à m’en servir. Le sujet de base du film a toujours été le même. Nous voulions parler d’une bande « d’Aliens » fous qui débarquent sur terre, dans un village, pour faire provision de chair humaine destinée à la fabrication de hamburgers. J’avais de vagues idées quant à une suite éventuelle et, peu à peu, le sujet s’est étoffé. Mais il n’y a jamais eu de script ni de scénario. Au fil des années, l’histoire de « Bad taste » a pris une dimension à laquelle nous ne nous attendions pas. On a rajouté des personnages pendant le tournage, des copains qui voulaient s’essayer devant la caméra. Chacun venait avec ses projets. Nous tentions ensuite de les concrétiser. Excepté quelques figurants que nous avons embauchés pour une scène, nous n’avons jamais été plus de six ou sept sur le tournage, deux la majeure partie du temps.
Toutes ces contraintes ont dû engendrer bon nombre de difficultés tout au long du film…
C’est le moins que l’on puisse dire ! Le plus gros problème était financier. Au journal, je ne gagnais pas plus de 1 000 dollars par semaine, ce qui est peu pour se lancer dans le cinéma. Il y a des week-ends où je voulais faire quatre heures de prises de vues, mais je n’avais pu acheter que deux heures de pellicule. Cela nous a beaucoup ralentis. Nous avons perdu un temps fou à cause de nos petits moyens. Ajoutez à cela un des acteurs qui s’est marié et ne voulait plus tourner des scènes gore, un autre qui est décédé, et deux ou trois qui, jouant au football, ne pouvaient pas tourner le dimanche.

Peter Jackson

Pour « Bad taste », vous avez été producteur, scénariste et acteur. Ces diverses casquettes n’ont-elles pas été trop lourdes à porter.
La difficulté ne réside pas dans l’écriture ou la production, le plus dur a été de jouer deux personnages, parfois en même temps. Ce fut pire lorsque j’étais seul pour les filmer ! Il y a, par exemple, cette scène où j’ai la tête en bas et du sang sur le visage. Pour la tourner, j’ai été pendu pendant deux heures par les pieds, obligé de regarder dans la caméra pour me diriger. En plus, cette séquence a été tournée de nuit, en plein hiver, dans une vieille grange à plus de vingt miles de chez moi. Il n’y avait pas de chauffage, encore ‘moins d’eau courante pour me laver après les prises de vues. J’avais de l’hémoglobine sur tout le corps et la sensation d’être couvert de glace. Après, je suis rentré en ville, du sang de la tête aux pieds, dans une voiture capricieuse et plutôt louche (elle a deux étages). J’ai eu la chance de ne pas tomber en panne, et de ne pas me faire arrêter par la police !

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